jeu 09/07/2026 - 09:22

« La boue collait à mes chevilles. Je ne pouvais pas lever les pieds. Et je n’étais là que depuis quelques heures. Ces gens vivent là-bas. »

Ruven Menikdiwela travaille depuis 37 ans auprès des réfugiés. Elle est Haut-Commissaire adjointe chargée de la protection au HCR, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés. Elle a travaillé avec des réfugiés au Pakistan, en Thaïlande, au Sahara occidental et dans des dizaines d’autres endroits. Ses récentes visites au Burundi et dans l’est du Tchad l’ont marquée. Nous lui avons demandé ce qu’elle y avait vu et ce que cela nous apprend sur l’état actuel de la protection des réfugiés.

Vous vous êtes récemment rendue au Burundi. Qu’y avez-vous constaté ?

« Le gouvernement burundais a accueilli plus de 100’000 réfugiés congolais depuis décembre. C’est un tout petit pays à l’économie très fragile, qui parvient à peine à subvenir aux besoins de ses propres citoyens. Et pourtant, il a ouvert sa frontière. Il a déclaré : « Ce sont nos frères, nous ne voulons pas les renvoyer de force. » 

Mais il ne dispose pas des moyens financiers nécessaires pour prendre correctement en charge ces personnes. Et nous non plus, car peu de donateurs s’intéressent au Burundi en ce moment. L’Ukraine, le Soudan, le Myanmar, l’Afghanistan : voilà les opérations qui retiennent l’attention. Le Burundi est moins connu : où se trouve-t-il, et pourquoi devrions-nous les aider ? 

Lorsque je me suis rendu sur le site où ces personnes réfugiées avaient été transférées, 64 % d’entre elles – des personnes arrivées depuis décembre – dormaient encore sous des bâches en plastique. Une bâche clouée au sol, cinq membres d’une même famille à l’intérieur. Il pleuvait. Le sol s’était transformé en boue. J’ai marché dans la boue pendant plusieurs heures et je ne pouvais plus lever les pieds. Ces gens vivent là. »

« Ils ont quitté l’est du Congo avec pour seuls biens les vêtements qu’ils portaient. Trois mois plus tard, ils sont toujours dans ces abris en plastique. Les réserves alimentaires sont sur le point de s’épuiser. »

Qui est le plus en danger dans ces situations ?

« Soixante pour cent des personnes présentes dans ce camp sont des enfants. Beaucoup d’entre eux sont non accompagnés : ils ont perdu leurs parents lors des combats entre le M23 et les forces gouvernementales congolaises. Ils ne savent pas où se trouvent leurs familles. Ils errent simplement, sans personne pour s’occuper d’eux.

Et puis il y a les femmes. Quand on leur parle, beaucoup racontent avoir été violées en RDC avant de passer au Burundi. Nous essayons de veiller à ce qu’elles bénéficient des services dont elles ont besoin. Mais la triste vérité, c’est qu’avec notre financement actuel, nous ne pouvons venir en aide qu’à moins de 10 % d’entre elles. Non pas parce que les programmes n’existent pas, mais parce que nous n’avons pas les moyens.

C’est la même chose dans l’est du Tchad, où 80 % des réfugiés soudanais qui arrivent sont des femmes et des enfants. Septante pour cent de ces femmes ont été violées. J’ai parlé à une femme de 80 ans qui avait survécu à ces violences. Après 35 ans passés sur le terrain, entendre ces femmes décrire ce qui leur est arrivé m’a profondément bouleversée. »

Des milliers de civils de la République démocratique du Congo (RDC) ont traversé la frontière pour se réfugier au Burundi
Des milliers de civils de la République démocratique du Congo (RDC) ont traversé la frontière pour se réfugier au Burundi

Le financement est-il vraiment le cœur du problème ?

« C’est l’un des plus grands obstacles. Le Tchad a maintenu ses frontières ouvertes. Le Burundi a maintenu ses frontières ouvertes. Le Soudan du Sud. La République centrafricaine : tous ces pays fragiles accueillent un nombre considérable de personnes.

Permettez-moi de vous donner un chiffre. L’année dernière, 110’000 personnes sont arrivées aux frontières terrestres et maritimes de l’Europe. Au cours de la même période, 800’000 réfugiés soudanais ont franchi la frontière du Tchad à eux seuls. Tout le monde parle de ce chiffre de 110’000. Personne ne parle des 800’000, ni du Tchad, qui a gardé ses portes ouvertes sans avoir pratiquement rien à leur offrir.

Une épidémie de choléra s’est également déclarée dans le camp de réfugiés du Burundi quelques semaines avant ma visite. Dans l’est du Tchad, des réfugiés blessés par balle attendaient dans des centres d’accueil trois jours après leur arrivée, en attendant qu’on les appelle, car les dispensaires étaient complètement débordés. Ce sont là les lacunes tragiques qui apparaissent lorsque les fonds font défaut. »

« Personne ne dit jamais : “Quand je serai grand, je veux être réfugié.” C’est souvent la conséquence de circonstances indépendantes de la volonté de quiconque. » 

Que diriez-vous à quelqu’un en Suisse qui lit ces lignes ?

« Chacune de ces statistiques – 117 millions de personnes déplacées dans le monde – est une tragédie individuelle. Une personne qui n’a rien fait pour mériter ce qu’elle vit. Je ne me suis pas réveillée ce matin en me demandant si ma maison allait être bombardée, ou s’il y aurait un hôpital à proximité si je tombais malade. C’est la réalité quotidienne des personnes réfugiées. Nous devons sans cesse nous en rappeler.

Aucun geste n’est trop modeste. Des lycéens ont récolté 2'400 CHF grâce à des ventes de pâtisseries et nous ont remis cette somme. Ils ne connaissaient pas exactement l’ampleur des opérations du HCR – ils savaient simplement qu’ils voulaient aider les personnes déplacées. C’est ce qui compte. Chaque contribution parvient à quelqu’un qui n’a plus rien. »

FAQ sur la situation au Burundi et au Tchad

Que deviennent les réfugiés congolais au Burundi ?

Depuis décembre 2025, plus de 100’000 réfugiés congolais ont fui vers le Burundi à la suite des combats entre les forces du M23 et l’armée congolaise. Beaucoup vivent encore dans des campements de fortune, sans abri, nourriture ni soins de santé adéquats, en raison d’un grave manque de financement.

Pourquoi le HCR manque-t-il de fonds dans certaines crises ?

L’attention des donateurs – et leur financement – a tendance à se concentrer sur les conflits très médiatisés. Les crises plus modestes ou moins visibles, comme celles du Burundi ou du Tchad, ne reçoivent souvent qu’une fraction des moyens nécessaires, ce qui empêche le HCR et ses organisations partenaires de fournir les services de base aux réfugiés.

Qu’est-ce que la violence basée sur le genre dans les contextes de réfugiés ?

La violence basée sur le genre (VBG) comprend le viol et les agressions sexuelles, qui peuvent se produire aussi bien pendant la fuite que dans les lieux d’accueil. Dans certains conflits, comme au Soudan, la violence sexuelle est délibérément utilisée comme arme de guerre. Le HCR s’efforce d’identifier les survivants et de les mettre en relation avec des services d’aide, bien que les contraintes budgétaires limitent considérablement la portée de son action.

Comment le HCR protège-t-il les enfants non accompagnés dans les camps de réfugiés ?

Le HCR enregistre et identifie les enfants non accompagnés et séparés de leur famille dès que possible, puis s’efforce de mettre en place des dispositifs de prise en charge – soit au sein de la famille élargie, soit dans des structures d’accueil spécialisées – afin de garantir leur sécurité et leur bien-être.

Comment puis-je aider les réfugiés dans les crises oubliées ?

Faire un don à des organisations comme le HCR est l’un des moyens les plus directs d’apporter son aide. Les fonds sont consacrés aux abris, aux soins de santé, à l’accès à l’eau potable, à la protection de l’enfance et au soutien aux victimes de violences dans le cadre d’opérations sous-financées à travers le monde.