Elle a grandi avec les récits de ses grands-pères alsaciens, incorporés de force dans l'armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Des hommes qui pleuraient encore, des décennies plus tard, en évoquant l'aide reçue par des organisations humanitaires. Céline Schmitt n'a jamais oublié ces larmes-là. Aujourd’hui, porte-parole du HCR, elle incarne depuis 18 ans ce que l'engagement humanitaire a de plus concret, mais aussi de plus exigeant.
« J'ai toujours voulu lutter contre les injustices »
Qu'est-ce qui vous a attirée vers le travail humanitaire, et comment cette vie vous a-t-elle façonnée ?
Être forcé de fuir son pays à cause d'une guerre, c'est pour moi une des plus grandes injustices dans le monde. Aider les personnes victimes de la guerre est aussi une conviction nourrie par mon histoire familiale. L'un de mes grands-pères, incorporé de force dans l’armée allemande à 16 ans , avait fêté ses 18 ans dans le corridor de Dantzig. Là, une femme qui n'avait rien lui avait fait un gâteau de riz. Il en pleurait encore à la fin de sa vie quand il me racontait cette histoire.
« Depuis toute petite, je me suis dit : moi aussi, je veux avoir un impact positif dans la vie des gens. »
Le fait d'être une femme est-il un frein ou une force dans votre travail ?
Une force, sans hésitation. Le monde humanitaire est un travail humain, au contact des gens, au contact des familles, au contact de nombreuses femmes. Je peux m'asseoir avec elles, les écouter, essayer de les comprendre. Grâce à cette écoute sont nées des initiatives concrètes et spécifiques adaptées aux contextes de ces femmes : microfinance, soutien aux entrepreneures, projets d'autonomisation. Parce qu'avoir un revenu, c'est avoir une place dans la société.
« J'ai appris mon métier grâce aux femmes que j'ai rencontrées : en Afghanistan, en Syrie, en République démocratique du Congo, au Tchad. Elles m'ont tant appris, et surtout, m’ont inspirée par leurs initiatives. »
Y a-t-il une rencontre qui reste gravée dans votre mémoire ?
C'était en 2010, dans le nord-est de la République démocratique du Congo. J’étais dans un camp de personnes déplacées où étaient arrivées des personnes après une attaque nocturne de la LRA (l’Armée de résistance du Seigneur) dans un village. L’ambiance était lourde, certaines femmes étaient blessées et avaient tout laissé derrière elles en fuyant. Et tout d’un coup, des femmes se mettent à courir vers une hutte à l'entrée du camp, enthousiastes. Je les ai suivies et c’est là que j’ai vu arriver une religieuse à vélo : c’était sœur Angélique Namaika.
Elle était venue donner un cours d'alphabétisation à de jeunes adolescentes, et à des femmes dont certaines avaient été kidnappées adolescentes. Elle ne s’arrêtait pas à l’alphabétisation : cours de couture, de cuisine, d’apprentissage pour savoir faire un métier permettant de subvenir aux besoins de sa famille. Elle aidait les femmes à s’autonomiser et à prendre leurs vies en main. Comme si ce n’était pas assez, sœur Angélique recueillait également plus d’une trentaine d’orphelins chez elle.
En 2012, je l’ai nommée discrètement pour le Prix Nansen du HCR, sans trop d’espoir car la compétition est rude. Et non, Sœur Angélique a été choisie comme gagnante ! Le prix vient avec une somme d'argent, qu'elle a utilisé pour financer une boulangerie, une coopérative, une école et une clinique pour les enfants, et l'achat de terres agricoles.
Comment gérez-vous la distance avec les personnes qui vous sont chères ?
Il y a deux ans, je suis repartie sur le terrain, en Afghanistan, puis en Syrie, alors que ma fille avait cinq ans. C’était un choix difficile, mais indispensable pour effectuer mon travail et continuer à aider les personnes déplacées. La séparation n'est pas facile avec ma famille, mais le fait d’être mère me guide dans mon travail. Je vois dans les yeux de ma fille qu’elle est fière de moi. Dernièrement, elle m'a dit quelque chose qui m’a beaucoup touchée :
« Maman, je veux que tu reviennes, mais je veux que tu continues à sauver le monde. »
Que diriez-vous à une femme qui envisage une carrière humanitaire ?
J'encourage toutes celles qui ont envie de s’engager dans l’humanitaire de le faire, car on a besoin de femmes talentueuses dans ce secteur. C’est un métier qui demande d'aimer les gens, d’être tourné vers l’humain et de bien s'entourer. Parce que bien s'entourer, ça permet aussi de continuer de s'engager dans sa carrière. Et c’est possible d’y concilier sa vie personnelle. Aujourd’hui, les modèles de vie et de familles sont multiples, les chemins aussi.
« Il faut trouver sa voie, faire les choses comme on les sent. Et bien s'entourer. »
Dix-huit ans sur le terrain, deux grands-pères à l’origine d’une vocation, qui a permis à Céline de rencontrer des femmes extraordinaires, inspirantes, déterminées et résilientes dans chaque pays où elle a travaillé. Céline Schmitt n'a pas choisi l'humanitaire par idéal abstrait : elle l'a choisi parce qu'elle sait, depuis l'enfance, ce que signifie une main tendue au bon moment.